Isabelle Lecomte

Pour penser, écrit Jorge Luis Borges, il faut généraliser, c’est-à-dire oublier.

Depuis vingt ans, René Lovy vous propose d’oublier tout ce que savez sur la pomme de terre - sa culture, sa cuisson, son taux de glucide- et vous invite à l’aborder comme un organisme vivant qui naît, grandit, dépérit, se ratatine et meurt. Tantôt, sous l’œil bienveillant de l’artiste, elle se réincarne en scarabée, en Vénus millénaire, en monstre grotesque, en paysage déchu ou encore en atomes en suspens. Tantôt, elle offre un levier pour vous interpeller sur la Vie, la Mort, la Transformation et au final la qualité de l’empreinte que l’Homme va laisser derrière lui.

Depuis des millénaires, les pelures de PDT sont des résidus destinés au compost ou aux cochons. Alors pourquoi diable s’y intéresser ? Parce qu’elles sont les restes d’un CORPS, des parcelles d’information, des lieux de mémoire, une fine frontière entre le vivant et son environnement. Bref, la pelure de PDT, quand on y pense, est un reliquaire en soi. Mais la pelure, c’est aussi la peau qui dit notre couleur, notre santé, nos nœuds et notre âge.
Qu’elle soit épiderme ou pelure, la peau forme l’enveloppe. Des chairs lisses d’Ingres aux empreintes de Giuseppe Pennone, la peau a toujours fasciné les artistes. Elle est à la fois écran et paysage de nos humeurs.

Mise à plat dans l’œuvre présentée à Visarte, elle cartographie notre être et, se confond visuellement avec la terre nourricière. Séchée et photographiée, la pelure de PDT semble retourner à la terre pour s’y fondre, s’y confondre et offrir « un monde enfoui » faisant écho à la célèbre formule de Paul Valéry : Ce qu'il y a de plus profond dans l'homme, c'est la peau.

Isabelle Lecomte

Gregoire Muller

Et patati et pata.

Nul ne contestera que le champ de l’art actuel soit éminemment polymorphe et pluridimensionnel. Entre installations, photos, peintures, vidéos, sculptures …. Les limites entre différents domaines sont floues et fluctuantes. Pour n’en prendre qu’une, celle de la peinture par exemple, ce sont chaque fois maintes zones plus ou moins différenciées qui s’y retrouvent : l’abstrait, le figuratif, le géométrique, le trompe-l’œil, le gestuel, l’expressionniste…. Ainsi, le domaine de l’installation, tout aussi varié, peut-il regrouper des œuvres éphémères ou permanentes, technologiques ou « pauvres » , discrètes ou envahissantes… Le fait de pouvoir accéder instantanément à tout ce qui se fait aux quatre coins de la planète ne contribue en rien au décodage du paysage artistique d’aujourd’hui : sans boussole, guide ou fil d’Ariane, on s’y perdrait bien vite.

La stratégie – si l’on peut dire, de nombreux artistes consiste à tenter d’occuper une parcelle bien déterminée de ce vaste territoire. D‘autres, peu tentés par ce genre de spécialisation, prennent le risque de s’aventurer ou bon leur semble, au risque de se perdre. Plus rares sont ceux qui parviennent à garder leur identité à travers leurs pérégrinations, et quand ils y parviennent c’est souvent en affichant une posture désabusée, voire même cynique.
Rien de tel avec René Lovy.

Qu’est-ce donc que cette histoire de patate ?

J’aimerais suggérer que ce n’est rien de moins que le fil d’Ariane qui lui permet d’explorer tout ce qui l’intrigue sans pour autant perdre pied : la pomme de terre en tant que « racine » et boussole.
Etrange choix ? Pas tant que cela si l’on songe aux insoupçonnées richesses sémantiques de l’humble tubercule. L’artiste américain Jasper Johns, précurseur du Pop, avait une formule simple pour répondre à ceux qui lui demandaient d’expliquer le processus de création artistique : – Take something, do something to it ». Une manière de dégager le ou les sens cachés d’un objet choisi au moyen d’une opération le plus souvent arbitraire exercée sur celui-ci.

Suivant cette piste, voyons ce que l’on peut faire à une pomme de terre après l’avoir plantée, arrosée et récoltée. Nous pouvons la peler, la couper, la frire, la bouillir, la faire sauter, la gratiner, la râper, en faire de la purée…A cela, René Lovy ajoutera : la suspendre, la virtualiser, la sculpter, la photographier ou, pourquoi pas, la laisser pourrir.

Avec le temps, comme l’être humain, elle se ratatine … un peu plus vite seulement !

Et voilà, la boîte de Pandore est ouverte, la pomme de terre révèle ses pouvoirs. Le « röstigraben », n’est-ce pas elle ? Et la grande famine irlandaise suivie d’un exil massif aux Etats Unis ?
Le potentiel symbolique de la pomme de terre n’est-il pas tel que le gouvernement Busch a tout fait pour rebaptiser les « french fries » en « freedom frees » ? Et, puisque nous en sommes aux noms, pourquoi ne pas évoquer ces variétés : Roseval, Belle de Fontenay, Charlotte, Ratte, Bintje et j’en passe.

Pomme de la terre, soit littéralement « Fruit de la terre », la patate est planétaire, On en citera pour preuve les agissements du gouvernement de Chine pour encourager officiellement sa culture, plus rentable que celle du riz parce que moins gourmande en eau.

Restons-en là. Ce n’est qu’un aperçu du vaste potentiel de cette « chose » à la fois modeste et mythique. Si nous voulons aller plus loin, il faudra nous accrocher à cet inattendu fil d’Ariane que nous propose l’artiste.

Grégoire Müller
Sept-octobre 2010

Lettre au galeriste

Echallens, le 24 octobre 2010.

Mon cher Yves,

Tu m’as proposé hier d’écrire un texte sur l’exposition de René Lovy, comme si, de l’émotion brute à la transcription écrite, le chemin était quasi tout tracé… Je ne suis hélas pas de ceux qui peuvent, comme par magie, traduire en mots les mille et une impressions que fait naître dans mon imaginaire une exposition aussi polymorphe et polysémique que celle de ton artiste invité.

Et puis, je ne suis pas sûr que je pourrais faire mieux que les personnalités qui ont donné leur vision du travail de Lovy dans le catalogue de l’exposition. Chacune a saisi l’un ou l’autre aspect de l’œuvre et a su trouver les mots pour le dire. Ce catalogue mérite d’ailleurs une mention spéciale pour la qualité de l’échantillonnage et la mise en page.

En fait, si je n’ai pas pu résister, hier, à manifester mon intérêt pour cette exposition, c’est d’abord parce qu’elle rompt par rapport à une tradition qui met en scène des œuvres bien individualisées (peintures ou sculptures), présentées comme des objets uniques, significatifs en eux-mêmes, offerts à la contemplation du spectateur, et associées à une valeur marchande. L’exposition de Lovy s’inscrit dans une modernité représentative des tendances qui font florès actuellement dans les lieux où le public est confronté à l’art vivant d’aujourd’hui. J’ai coutume d’aller voir sur un site du journal « Le Monde » intitulé « Lunettes rouges » ce qui s’expose aujourd’hui dans les galeries à la mode et les centres d’art comme Beaubourg. On n’y voit que des installations, des vidéos, des montages photographiques, des cheminements plus ou moins labyrinthiques qui semblent avoir pour but prioritaire de surprendre le visiteur et de provoquer un questionnement. Lovy s’inscrit sans doute dans cette mouvance, comme quoi le Jura ne produit plus seulement des « artistes locaux » qui fleurent bon le terroir (pour autant qu’ils aient jamais existé !), mais des guetteurs à l’affût de ce qui se passe ailleurs dans le monde et sur Internet. Cette modernité, je la vois aussi dans le choix des techniques : des nombreuses applications de la photographie à la vidéo, en passant par les procédés d’impression. De ce fait, on se trouve de moins en moins devant des œuvres « uniques », mais devant des multiples ou tout au moins des images multipliées offrant entre elles peu de différence. En ce sens, Lovy me paraît oeuvrer dans le sillage de Warhol, quoique dans un style différent, plus subtil. Autre référence à un des artistes majeurs des années « 50 » : Yves Klein, dont le bleu outre-mer, à l’époque protégé par un brevet, semble avoir été parfaitement imité… Quant au monochrome du même bleu qui laisse deviner la présence d’une tête, ne serait-il pas comme un hommage rendu à ce même précurseur ? La parenté ne s’arrête pas là. Ceux qui se souviennent des empreintes de corps féminins imprimés sur la toile par Yves Klein ne manqueront pas d’établir un rapport avec les impressions diaphanes de corps anthropoïdes réalisées par Lovy sur des tissus légers suspendus au plafond de la galerie, constituant comme un dédale des ombres. Ces humanoïdes éthérés peuvent générer dans l’imaginaire du spectateur d’autres associations : ceux qui, comme moi, se souviennent de ces silhouettes étranges photographiées en août 1945 sur les murs d’Hiroshima auront une pensée pour les victimes atomisées, dont les corps, passés instantanément de l’état solide à l’état gazeux, ont laissé de leur passage sur terre une trace fugitive comme une coulée de suie.

Je pense que le spectateur qui visite l’exposition n’a pas vraiment besoin de clés de lecture tant le potentiel métaphorique de la patate me semble évident. Mais, celui qui a l’habitude de trouver dans les salles d’exposition et les musées des objets offerts à la contemplation, qui font sens en tant qu’objets uniques et précieux, ferait bien de chercher à appréhender l’exposition comme un ensemble signifiant et pas seulement comme une collection d’objets. Tout ce qui est montré procède d’un parallélisme entre les métamorphoses de la patate, des plantons enterrés en pleine germination au dessèchement et au pourrissement, en passant par les tubercules ronds et fermes de la maturité, et la destinée humaine qui reproduit la même séquence. Le sens général de l’exposition est simple pour ne pas dire banal : nous sommes tous des individus patatoïdes à des stades différents de notre parcours terrestre, et tous destinés, sauf accident, à devenir de vieilles patates ! Une petite installation composée d’un miroir convexe et d’une pomme de terre suspendue me paraît confirmer cette interprétation. Le premier mouvement du spectateur consiste à chercher le reflet de la patate dans le miroir. Or, ça n’est pas le tubercule qu’il découvre, mais son propre visage, plus ou moins lisse ou plus ou moins raviné. Autrefois, au cours des siècles classiques, les intellectuels avaient coutume d’accrocher dans leur chambre de travail une « vanité », petit tableau représentant généralement un crâne posé sur un livre. Ce tableau de genre était là pour rappeler à son propriétaire, parfois étourdi par les vanités du monde, l’humaine condition. Je perçois l’ensemble de l’exposition comme une réinterprétation contemporaine de la thématique des « vanités ». L’obsession de la mort chemine tout au long de l’exposition, un peu comme dans une symphonie de Gustave Mahler, où alternent cérémonial funèbre et échos de fêtes populaires. Elle est récurrente. Parfois on l’oublie. L’esprit se laisse alors piéger par la beauté des métamorphoses, la cocasserie et l’humour des assemblages, l’imprévu des associations d’images et d’idées. Mais la thématique de la grande faucheuse n’en est pas moins toujours présente de manière sous-jacente.

À part ça, l’exposition de Lovy devrait réjouir les historiens d’art, familiers des concepts de la linguistique ou de la sémiologie de Roland Barthe. Pour qui aime décortiquer les œuvres, il doit être relativement facile de révéler qu’une création intuitive comme celle de Lovy joue sur des structures implicites qui ne demandent qu’à être mises en évidence. En ce qui me concerne, mon intérêt pour ces jeux académiques s’est éteint avec les années. Il y a deux raisons à cela : je suis devenu paresseux et n’ai plus envie de faire l’effort de recherche nécessaire pour étayer une explication référencée ; par ailleurs, l’âge venant, j’ai tendances à brûler les jeux académiques sur le bûcher des vanités.

Une remarque incidente pour terminer : je trouve amusant qu’un mécréant comme toi ait choisi la période de la toussaint (suivie de la Fête des Morts), pour présenter à ton public une exposition parfaitement en accord avec la liturgie catholique !

Bien à toi,

Roger Christe.